Philippe Muray, Après l'histoire,
Tel Gallimard, 2007.
C'est un recueil de chroniques écrites entre janvier 1998 et février 2000 par feu l'auteur de le XIX ième siècle à travers les
âges .
En réagissant à l'actualité de l'époque, il débusque l'inquiétante idéologie qui nous accable, la tyrannie de l'émotion, l'infantilisme moralisateur, cette confiture de bons sentiments qui nappe
aujourd'hui toute chose et nous fait perdre le goût de l'ombre et du mystère.
Il s'y penche, entre autres sujets, sur l'art contemporain avec " l'inconvenance de Hegel, la brutalité de Nietzsche (et) la lucidité de Baudelaire" (p.75).
C'est accablant, délectable et très amusant :
"Les défenseurs de l'art contemporain traitent de haut ses détracteurs, un peu à la façon dont, il y a quelques années, on a vu l'"élite" fustiger les masses réticentes, quand il s'agissait de
faire voter celles - ci pour Maastricht (...). La même arrogance détrempée de bonne conscience et de dévotion supersticieuse envers un " nouveau" toujours présenté comme inéluctablement
gagnant, se retrouve dans les deux cas : ce qui est reproché au public, c'est de ne pas vouloir comprendre où se place son intérêt. Le plus comique étant que, dans les deux cas aussi, c'est la
classe "supérieure" qui est à l'avant - garde, et les masses que l'on traite de réactionnaires. Ici encore (...) l'anarchiste est couronné, l'"anticonformiste" s'exhibe doré sur tranche,
les "déviants" se reconnaissent à ce qu'ils sont institutionnels, l'"exilé du dedans" occupe le haut du panier de crabe. Et c'est lui aussi,
ce "rebelle" de profession qui ne cesse d'opprimer le citoyen de base et de lui donner des leçons de savoir - vivre, d'esthétique ou de morale" (p.71).
"Les souteneurs de l'art contemporain mènent une nouvelle guerre de l'opium pour faire accepter comme oeuvres d'art la pacotille que bricolent depuis près de cinquante ans des hommes et des
femmes qui ne s'intitulent artistes que par désoeuvrement. Mais toute cette propagande est dirigée vers un public dont la réticence croît (...).
Qui veut la mort de ces malheureux artistes que rien ne parvient à faire sortir de leur misère hormis le plus froid des monstres froids d'aujourd'hui, l'Etat (...)? Personne. (...).
On désirerait seulement qu'ils cessent de se dire artistes, comme avaient pu l'être Michel - Ange, Degas ou Giotto (...) et qu'ils arrêtent de s'affirmer leurs héritiers ( on
connaît le couplet habituel de ces maîtres - chanteurs : "Ceux qui crachent sur mon oeuvre sont les descendants de ceux qui crachaient sur Manet" ). Pour désigner leur activité dans
l'espace Art, on ne saurait trop leur conseiller de trouver des mots nouveaux (...) On les verrait assez bien s'intilulant agents d'ambiance symbolique, coordinateurs - peinture
ou médiateurs plasticiens. Mais la vérité est qu'ils n'entrent en art que comme on entrait en religion jadis :parce qu'on avait aucun espoir d'hériter de quoi que ce soit (...).
Sur le terreau de l'"exclusion" et du chômage galopant, les artistes prolifèrent; et ils se nourissent en circuit fermé de toute cette misère dont ils sont les parasites" (p. 76-77).
Jean Follain, L'épicerie d'enfance, fata morgana, 1986.
Connaissez - vous Jean Follain? C'est un poète un peu oublié.
Je parle ici du plus sensuel et le plus concret des écrivains que je connaisse, l'amoureux d'un monde perdu, celui des campagnes et des villages du début du siècle... pas celui - ci,
celui d'avant... un témoin des temps où, pour citer Philippe Muray " les mots n'avaient pas encore définitivement triomphé des choses".
Révérence gardée, je me sens extrêmement proche de son univers tangible et mystérieux.
"Parfois, une fenêtre s'ouvrait, comme une aile, livrant une jeune fille à la chemise aux dentelles flétries, à la peau fraîche et dans sa gloire. Les yeux qu'elle enchâssait dans son visage
irrégulier du nez et des lèvres étaient bruns velours comme ces chenilles sur les grandes feuilles du matin.
Dans toutes les maisons éclataient sous des dehors de roses et de fange la beauté des métaux et des fibres" (p. 63).
Stéphane Lojkine, L'Oeil révolté, les Salons de Diderot, Jacqueline Chambon, 2007.
Un bijou d'érudition, de probité et de précision pour comprendre ce qui s'est joué autour du phénomène des Salons de peinture vingt ans avant la révolution française,
comment s'y sont constitués un public, une critique, un jugement, une esthétique et un nouvel espace pictural. Lumineux !
"L'histoire même des Salons est celle de l'émergence dans la société de l'Ancien Régime d'une conscience publique qui, s'exerçant gratuitement pour ainsi dire dans le domaine de
l'art, faisait ses gammes" (p. 24).
"L'espace de la peinture classique est un espace idéal, et il affirme son excellence par la perfection géométrique de sa disposition. Or, de même que l'espace du Salon change de
sens et, cessant progressivement de représenter la magnificence du prince qui l'ordonne désigne la souveraineté du public qui le juge, de même l'espace de la toile cesse de mimer une idéalité
révolue. Le critère pour juger d'une composition ne sera plus dès lors la disposition idéale de ses figures, mais sa manière d'articuler son atemporalité glorieuse de peinture à la
temporalité vivante où se trouve le spectateur.
Le choix pour le peintre du moment de l'histoire à représenter décide de cette articulation" (p.131).
" La peinture n'est plus affaire de composition et de géométrie, mais de scène et de dispositif" ( quatrième de couv.).
Antoine Compagnon, Les antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes, bibliothèque des idées, nrf,
Editions Gallimard, 2005.
Ce livre traite d'une question qui nous concerne particulièrement, vous et moi : comment être
" récessif, conservatif ou réactif mais non régressif, conservateur ou réactionnaire" ? pour reprendre les formules que Roland Barthes s'adressait à lui - même (cf
p.434).
Je n'ai pas trouvé que l'auteur éclaircissait totalement la question; il accumule de fins paradoxes qui laissent insatisfaits malgré leur évidente justesse.
Voici quelque citations :
"Le moderne se contente de peu " Paul Valéry ( p.7 ).
"Les antimodernes (...) ne seraient autres que les modernes, les vrais modernes, non - dupes du moderne, déniaisés..." (p.8).
"Nous tendons à voir les antimodernes comme plus modernes que les modernes et que les avant - gardes historiques : en quelques sortes ultramodernes (...)" (p.9).
" La modernité, depuis Baudelaire, est faite d'antimodernes" (p. 404).
" Sans l'antimoderne, le moderne courrait à sa perte, car les antimodernes sont la liberté des modernes, ou les modernes plus la liberté" (p. 447).
" Modernes dégrisés ou contrariés, et réactionnaires de charme, les antimodernes sont le sel du moderne" (p. 448).
Peut - être aurait - il fallu qu'il approfondisse la distinction entre modernité et avant - gardes.
Jacques Thuillier, Peut - on parler de peinture " pompier"? , Essais et conférences, Collège de France,
puf, 1984.
Ce court essai est la retranscription d'une conférence du Collège de France où Jacques Thuilliers sonde l'emploi qui fut fait par le mouvement moderne de la notion de peinture "pompier"
et l'opposition radicale qu'il a voulu installer entre " pompiers et " avant - gardistes". On n'y trouvera pas une thèse forte ni des jugements à l'emporte - pièces mais beaucoup
d'érudition, de nuance et de finesse,... et puis, tout de même, quelques propos assez décapants comme celui - ci sur les Impressionnistes :
"(...) les Impressionnistes et beaucoup de leurs successeurs, loin d'être, comme on le soutenait, des esprits révolutionnaires, ont traduit des valeurs rassurantes. La rupture avec
la peinture traditionnelle ne peut cacher longtemps l'aspect conservateur, voire réactionnaire, de leur inspiration. L'éloge de la nature, des paysges de la France, de la jeunesse et de la
gaieté, le rejet de toute angoisse métaphysique, le refus de rien remettre en cause de la condition humaine (...), n'était - ce pas là des valeurs capables de plaire à la "bourgeoisie", haute ou
petite, d'où la plupart tenaient leur origine, à commencer par Manet ou Monet ? L'Impressionnisme, nul ne peut le nier, s'inscrit directement dans la longue tradition de la peinture française qui
passe par Boucher et Corot. Son mérite éminent, c'est précisément d'avoir, face aux inquiétudes issues du romantisme, affirmé avec plus de netteté que jamais l'acceptation simple du bonheur
quotidien, du plaisir des sens, de la beauté sans cesse renouvelée des heures et des saisons. (...) Or la révolution sociale ne se fait pas à la Grenouillière, ni en écoutant frissonner les
peupliers des bords de l'Epte" ( cf p.46-47) .
A propos de ce qu'on a appelé l'"affaire Dreyfus de l'histoire de l'art" Il avance , s'appuyant sur les travaux de Pierre Vaisse que, contrairement à ce qui se dit et
s'enseigne partout, l'Etat français n'aurait pas refusé le legs des chef - d'oeuvres impressionnistes que Caillebotte avait achetés à ses amis peintres, qu'il ne les auraient pas jugés
indignes de ses collections, provoquant ainsi leur vente à l'étranger. L'échec de ce legs, dont la valeur à l'époque était déjà considérable, serait bien plutôt le fait d'
héritiers ayant, à dessein, multiplié leurs exigences ( p.50 - 51) .
Et puis, pendant que nous sommes dans les questions d'argent, ce livre ne coûte que 5,5 euros... si!
La Gazette de l'Hôtel Drouot, en kiosque chaque vendredi 3,40 euros.
Cette revue hebdomadaire est incroyablement intéressante. On y trouve un aperçu de ce que va, dans la semaine, passer en salles des ventes en France en fait de
peinture, de sculpture mais aussi d'arts décoratifs et d'arts appliqués ainsi que ce qui s'est vendu la semaine d'avant et à quel prix.
S'y côtoient des oeuvres secondaires (
et parfois pire ! ) de grands artistes et des chef d'oeuvres d' inconnus. Cette confrontation donne à penser et envie de ré-écrire l'histoire de l'art de façon
un peu moins linéaire et idéologique.
La plus belle découverte que j'y aie faite cette année : l'oeuvre du peintre Jean Souverbie (1891 -1981 ). Pour moi, c'est du Picasso des années 20, souvent en
mieux.
Jean Clair, Considérations sur l'état des Beaux - Arts, critique de la modernité, collection NRF essais,
Gallimard,1983.
Dans ce livre, que je relis de temps à autres depuis quinze ans, il y a tout, formulé dans une langue magnifique de précision, de clarté et de tranquille élégance.
Deux citations :
"Comme dit Octavio Paz, la tradition de la rupture n'implique pas seulement la négation de la tradition, elle implique la négation de la rupture même...L'hétérodoxie d'une esthétique du nouveau
débouche ainsi sur un paradoxe; elle se ravage elle - même (...) c'est Cronos dévorant ses enfants" ( p. 28-29).
Autrement dit, si tout change tout le temps, alors rien ne change jamais ! Qui n'a jamais ressenti ce malaise devant l'art contemporain officiel ?
"L'histoire est le mauvais rêve de l'art" ( p. 56 ).
qui est une reprise de Gaëan Picon dans Admirable tremblement
du temps.
Jean Clair, Malaise dans les musées, collection café Voltaire, Flammarion, 2007.
A propos du Louvre d'Abou Dhabi et à l'heure où la ministre de la culture, Christine Albanel, semble vouloir remettre en question l'inaliénabilité de certaines des oeuvres
constituant le patrimoine artistique national et donc permettre aux musées de les vendre pour faire face à leurs frais de fonctionnement sans que l'état n'ouvre les cordons de sa
bourse, Jean Clair publie ce livre qui est celui d'un républicain sombre et farouche détestant les dérives de l'époque :
"Aujourd'hui (...) ce qu'on appelle "art" n'est plus qu'un idiotisme exprimant les caprices infantiles d'un individu qui croit ne plus rien devoir à personne"
( p. 20 ).
" Le mot " culte" a gardé son côté terreux, boueux d'agriculture - défrichements, essartages, clairières, les premiers enclos : le culte est une éclaircie dans la forêt sombre des origines. Dans
ce monde paysan " païen" ( de paganus, le paysan), il fallait se réconcilier la bienveillance
des dieux . Le mot " culture" est à l'inverse tout entier attaché à l'homme et à l'homme seul : la Renaissance, les découvertes, l'ouverture aux mondes lointains, la géographie,
l'astronomie, mais aussi aux temps lointains, l'Antiquité, Athènes, Rome, et Jérusalem. Science et humanisme se sont mêlés ici comme jamais plus depuis. Puis, avec le "culturel" on est encore
descendu d'un cran (...).
Le culturel disperse, éparpille, dégrade, disqualifie, il nous fait redescendre dans le nombre avec la pesanteur de plomb du quantitatif" ( pages 34 - 35 ).
Daniel Boitier à qui j'avais soumis ce dernier passage m' a envoyé ce magnifique petit texte d'Hannah Arendt en écho; je l'en remercie; le voici :
"La culture concerne les objets et est un phénomène du monde; le loisir concerne les gens et est un phénomène de la vie. Un objet est culturel selon la durée de sa permanence; son caractère
durable est l'exact opposé du caractère fonctionnel, qualité qui le fait disparaître à nouveau du monde phénoménal par utilisation et usure (...) La culture se trouve menacée quand tous les
objets et choses du monde, produits par le présent et le passé, sont traités comme de pures fonctions du processus vital de la société, comme s'ils n'étaient là que pour satisfaire quelques
besoins. (...) Une société de consommateurs n'est aucunement capable de savoir prendre en soucis un monde et des choses qui appartiennent exclusivement à l'espace de l'apparition au monde, parce
que son attitude centrale par rapport à tout objet, l'attitude de la consommation, implique la ruine de tout ce à quoi elle touche.(...)
Sans la beauté, c'est - à - dire sans la gloire radieuse par laquelleune immortalité potentielle est rendue manifeste dans le monde humain,toute vie de l'homme serait futile, et nulle grandeur
durable".
Hannah Arendt, la crise dela culture, 1961, en folio, p.266, 270, 279.